
Le poète américain Robert Frost définissait la poésie en ces termes : « Poetry is what gets lost in translation » (la poésie est ce qui se perd dans la traduction), nous apprend Wikipedia. Sans nul doute, Sofia Coppola, talentueuse fille du maître Francis Ford, aura-t-elle songé à ces quelques mots quand elle a eu l’idée de son second long-métrage.
Car il est question de poésie, à tout étage (du gratte-ciel), à tout instant (décalé à cause du jet-lag) : Charlotte (interprétée par la merveilleuse Scarlett Johansson) et Bob Harris (Bill Murray, flegmatique en diable) sont deux Américains isolés dans un immense hôtel japonais, en plein Tokyo, et se retrouvent littéralement perdus. Perdus car leurs proches sont loin (la famille de Bob est toujours aux USA ; le mari tout frais de Charlotte l’abandonne chaque jour davantage pour aller prendre les photos pour lesquelles il est payé), perdus car la langue leur est totalement étrangère. De l’ennui à la langueur, il n’y a qu’un pas, que ces deux âmes esseulées vont finir par franchir, toujours sur le fil de l’amitié, de l’amour, de la nécessité aussi.
Sofia Coppola est une réalisatrice d’atmosphère : la saveur particulière de ses trois longs métrages doit beaucoup aux bandes sons utilisées (ici on retrouve avec délices Phoenix et leur rock très pop, Air et ses envolées aériennes, The Jesus & Mary Chain, My Blood Valentine…), au soin apporté aux images réalisées. Les fesses de Scarlett Johansson enfermées dans une chaste culotte rose comme entrée en matière, cela a de quoi intriguer, intéresser et subjuguer… Sofia réussit ainsi à rendre son héroïne diablement vivante et sensuelle, tout en évitant de la parer des clichés habituels de la séduction féminine (il est d’ailleurs assez tordant de voir Anna Faris débouler dans cet univers, blondeur en avant, avec son sex-appeal tellement travaillé qu’il en devient lassant, face à une Johansson plus vraie que nature et surtout, plus navrée que jamais). Mais les images de Lost in Translation, ce sont aussi les vues de Tokyo, l’immensité de ses gratte-ciels, ces drôles de lieux où se réunissent les amis de Charlotte (et que Bob découvre médusé, dans son tee-shirt qu’il pensait in, mais qu’il a dû retourner pour ne pas passer pour un idiot…), l’hôpital où Bob joue avec le fauteuil roulant comme s’il avait, lui aussi, encore vingt ans…
Malgré toutes ces images, le Japon n’intéresse pas Sofia Coppola. Ce qui l’intéresse, c’est le décalage permanent entre ses deux héros et le pays où ils se trouvent. Le titre de son film trouve toute sa cohérence dans cette scène, hilarante, où Bob tourne la pub pour un quelconque whisky (c’est la raison de sa venue à Tokyo : acteur sur le déclin, seuls les publicitaires l’engagent encore), et doit avoir recours à un traducteur pour comprendre ce que lui raconte le metteur en scène. Alors que ce dernier lui donne des indications pendant quelques minutes, le traducteur simplifie le tout en une seule phrase. Bob, fidèle à l’acteur qui l’incarne, à son charme et son humour pince-sans-rire, demande très ironiquement : « is that really all he said ? » (« est-ce vraiment tout ce qu’il a dit ? »). On peut d’ailleurs extrapoler quant au personnage de Bob Harris : il est l’évident miroir de Bill Murray, un acteur qui n’a plus le succès d’antan (heureusement pour nous, Murray continue à tourner, et avec quels réalisateurs : Jarmusch, Anderson…), qui n’est sans doute plus vraiment à l’aise dans le monde qui s’offre à ses yeux. Son évident contrepoint est Scarlett Johansson, actrice dont la carrière était, et est toujours, devant elle, mais qui va s’entendre avec ce vieil homme fatigué, coincé entre sa carrière qu’il veut relancer, et sa vie de famille qui bat de l’aile.
La question n’est pas tant de savoir si ces deux personnages auraient pu devenir si proches dans un autre contexte. Le contexte, réellement, fait le film, et permet la rencontre de deux êtres que tout semble opposer. Mais Sofia Coppola ne s’embarrasse jamais de clichés : il n’y a pas là de bluette, il n’y a pas là de happy end. Ce qu’elle veut donner à voir, ce sont les murmures, les paroles qui ne se disent pas, le corps qui parle à la place de la voix. On est toujours sur le fil : fil de l’humour, du désespoir, du petit bonheur, du tragique aussi. Parce que, de déambulations dans les couloirs, ces deux êtres finissent par s’attacher l’un à l’autre, sans le vouloir, sans le chercher vraiment. Il y a ces sourires gênés, à la piscine, peut-être parce qu’alors le cadre est celui du corps : jamais les corps n’entrent en contact, ou si peu, ou si doucement… Quand le premier film de Sofia Coppola tournait, essentiellement, autour du sexe, ou du désir (désir des garçons amoureux pour ces vierges suicidées, désir du personnage de Lux pour son amour d’adolescente), son deuxième film au contraire prend la route exactement inverse. Il n’y aura pas de sexe, juste un chaste baiser pour clore le film : baiser dans une rue bondée, où Charlotte semble, peut-être pour la première fois, devenue femme, et non plus adolescente, et où Bob assume lui aussi sa position d’homme. Ils ne jouent plus aux amis, aux enfants pour tromper l’ennui créé par le décalage horaire ; ils savent qu’ils se quittent, plus rien n’a d’importance. Ce baiser scelle leur relation : ils savent qu’il y avait tellement plus, on le sait aussi, mais l’histoire se termine…
Il est difficile de dire autre chose que ça : ce film est fait pour nous toucher, et il y arrive. Que le côté désemparé de ces personnages nous touche, nous rappelle à nous-mêmes. Deux personnages sans fard, que les circonstances rapprochent, qui tombent amoureux. Sans jamais oser aller plus loin, parce que rien ne le permet, parce que la vraie vie n’est pas celle que l’on passe dans un hôtel quatre étoiles de Tokyo. Sofia Coppola réalise un film contemplatif, où des moments de pure magie émergent : Bill Murray chantant « More than this » de Roxy Music, les yeux fixés sur Scarlett Johansson à la rose perruque. Les apparences ne sont pas ce qu’elles semblent être : la femme à l’aube de sa vie, tout juste sortie de ses études de philosophie, peut aimer ce vieil homme, dont la vie semble pourtant décliner. Les deux extrêmes se rencontrent, et quelque part, se reconnaissent. Sans jamais se le dire : les paroles semblent n’avoir que peu d’importances…
Les mots sont d’ailleurs un enjeu majeur dans la conclusion du film : avant de partir, Bob murmure quelque chose à l’oreille de Charlotte. Une vidéo sur Youtube prétend que les quelques mots de Bob sont : « I have to be leaving… but I won’t let that come between us, ok ? » (« je dois partir, mais je ne laisserais pas ça se mettre entre nous »). Le son étant relativement étouffé, on peut douter de cette théorie : pour ma part, c’est celle que j’ai envie de retenir. L’idée d’un futur possible semble nettement plus acceptable, au fond, que cette séparation, même si cela semble un peu fleur bleue, un peu trop facile. La grande intelligence de Sofia Coppola est, justement, d’avoir rendu ce murmure inintelligible pour le spectateur : cela permet à chacun d’y voir ce qu’il veut y voir, de croire ou non à une future relation. En tous les cas, ce baiser si simple et les yeux embués de Scarlett Johansson restent dans les mémoires, comme l’une des scènes les plus romantiques (au sens noble du terme) et les plus touchantes qui soient.
La réalisatrice a, sans conteste, réussi son pari : un film d’amour, qui n’en fait jamais trop, et préfère écouter ses silences plutôt que d’étaler ses bruits.
6/6